Les ombres d’Esver de Katia Lanero Zamora

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En 2018, j’ai lu six livres classés Young Adult (YA) et alors que je m’étais un peu lassée de cette littérature : j’ai lu trop de titres commerciaux tous construits sur le même modèle, plusieurs livres lus cette année m’ont réconcilié avec ce genre (même si je trouve justement que ce classement « YA » est parfois trop limitatif… pour une série comme Alex Verus par exemple qui n’est, à mon sens, pas du tout du YA… mais bref). Ainsi, Rouge Toxic de Morgane Caussarieu puis Face au dragon d’Isabelle Bauthian et finalement Les ombres d’Esver de Katia Lanero Zamora, dont je vais vous parler dans cette chronique, renouvelle un genre qui était pour moi devenu trop formaté avec des titres très commerciaux.

Amaryllis, 16 ans, n’a jamais connu que la maison où elle est née, le
domaine d’Esver, reculé, magnifique, mystérieux. Dans ce manoir où elle
vit seule avec sa mère, elle étudie la botanique avec l’espoir d’en
faire son métier, malgré des nuits hantées par de drôles de rêves… Le
jour où elles reçoivent une lettre du père annonçant la vente du domaine
et le mariage de force d’Amaryllis à un de ses associés, tout bascule.
Derrière les portes fermées d’Esver, la jeune fille trouvera-t-elle de
quoi échapper à son destin ? 

Bienvenue à Esver ! Autrefois demeure de la famille De Vincenaux, Esver n’est aujourd’hui que l’ombre du domaine bourgeois qu’il fut autrefois et c’est dans une maison en décrépitude que vivent Amaryllis et sa mère. Totalement recluse depuis une dizaine d’années, Gersandre ne vit que pour enseigner à sa fille la botanique en espérant la voir bientôt intégrer une célèbre école parisienne. Amaryllis, elle, n’est pas sure d’avoir vraiment envie de marcher dans les pas de sa mère mais son envie de quitter Esver l’emporte sur le sentiment de rébellion que les projets maternelles lui inspirent. Cependant, la semi quiétude de ses dix années arrive à son terme par une lettre du père d’Amaryllis.
Amaryllis est une jeune fille à la fois naïve, ayant grandit protégée du monde extérieur par une mère possessive mais tyrannique et très consciente des responsabilités qui lui incombent, car la semi-folie de sa mère, complètement absorbée par ses plantes et l’éducation « botanique » de sa fille laisse cette dernière parfois très loin des contingences matérielles ordinaires tel que manger ou entretenir la maison… ce duo mère / fille est au cœur du roman, complexe relation dans un huit-clos à tour de rôle oppressant et captivant.

Une atmosphère très travaillée

Katia Lanero Zamora nous offre un court roman à l’atmosphère étrange où le rêve semble se mêler à la réalité jusqu’à ce que l’on doute de la réalité comme du rêve et que la fantasmagorie du récit nous ouvre des portes vers un monde imaginaire… ou vers la folie ?  Ce livre m’a tout au long de ma lecture fait penser au film Les Autres. L’autrice joue habilement sur notre perception de ce qui est réel ou non. Le coté flippant en moins, on voyage dans les ombres d’Esver aux frontières de territoires inconnus. Ce huis-clos fantastique teinté de gothique semble constamment jouer sur ce moment que tout le monde connait entre sommeil et réveil où la réalité et le rêve sont tout autant réels pour le dormeur sans défense. On obtient une atmosphère onirique qui me rappelle celle d’Un pont sur la brume de Kij Johnston, où seul le domaine d’Esver parait avoir une existence tangible.

Des sons, parfois, parvenaient à ses oreilles, mais elle ne savait pas très bien si c’était l’écho d’un rêve se déroulant d’un coté de son crâne ou de réels bruits de la nuit.
C’était dans cet entre-deux que naissaient les ombres.

 

Des thèmes forts

L’autrice nous propose un roman avec des thèmes forts. Alors que son récit se déroule dans un milieu bourgeois comparable à celui du XIXe siècle, Katia Lanero Zamora dénonce les mariages arrangés, la violences conjugales et le rôle « décoratif » que l’on dévolue aux femmes de cette époque. Elle milite également à sa manière pour l’éducation des femmes comme une issue pour sortir de ce carcan étouffant et obtenir une indépendance financière. Un roman très féminin donc à la frontière entre l’adolescence et la vie adulte où l’autrice hésite entre réalité dure et univers fantastique. Amaryllis, telle la Wendy de Peter Pan enfermée au Pays Imaginaire doit trouver un chemin pour survivre à son passage à la vie adulte.

Un roman entre deux

Ce qui m’a marqué à la lecture de ce roman c’est l’ambivalence constante du récit. Entre rêve et réalité, entre folie et imagination… le jour la vie monotone au manoir, la nuit les aventures et l’exploration du domaine d’Esver. Même le passé et le présent se mélangent et le récit joue constamment sur cette ambiguïté à tel point que le lecteur hésite toujours à savoir où se situe : la réalité du manoir, la folie de Gersandre et l’imagination d’Amaryllis. L’autrice fait un beau travail d’écriture sur le fil de la vérité qui tient le lecteur en haleine jusqu’au dernier chapitre.

Leurs doigts dansaient dans les airs et une onde de bien-être détendit Amaryllis. Elle se sentait en confiance.
« Votre maison est construite sur des terres aux pouvoirs ancestraux, quand les histoires se racontaient au coin du feu et prenaient vie dans les tenebres. Esver est le monde des rêves, le monde imaginaire, le monde des créatures irréelles, de celles que l’on aimerait contempler comme celles sur lesquelles on ne voudrait jamais tomber.
– J’ignorais que ce monde existait.
– C’est un univers dans votre univers.
– Et il y a beaucoup d’univers, dans mon univers ?
– Une infinité, pour qui sait regarder. »

Les ombres d’Esver fut une très bonne lecture et une belle surprise. Un roman YA fantastique à l’ambiance gothique et onirique qui nous entraine à la frontière de l’imagination d’une jeune fille : là où la folie et la réalité s’entremêlent pour parfois se confondre. Une belle plume pour un univers très travaillé qui au-delà d’un coté presque fantasy à la Narnia aborde des thèmes forts avec un ton juste. Clairement un autrice à suivre et un univers à découvrir !

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