Émissaires des morts d’Adam-Troy Castro

Jean-Yves a la gentillesse de vous proposer une nouvelle chronique sur le blog en vous recommandant un livre qui vaut clairement le détour : Emissaires des morts d’Adam-Troy Castro. Je vous en ai parlé dans cette chronique et je ne peux que vous encourager à lire ce nouvel avis.

Quand elle avait huit ans, Andrea Cort a été témoin d’un génocide. Pis, après avoir vu ses parents massacrés, elle a rendu coup pour coup. En punition de ses crimes, elle est devenue la propriété perpétuelle du Corps diplomatique. Où, les années passant, elle a embrassé la carrière d’avocate, puis d’enquêtrice pour le bureau du procureur. Envoyée dans un habitat artificiel aussi inhospitalier qu’isolé, où deux meurtres viennent d’être commis, la jeune femme doit résoudre l’affaire sans créer d’incident diplomatique avec les intelligences artificielles propriétaires des lieux. Pour ses supérieurs, peu importe quel coupable sera désigné. Mais les leçons qu’Andrea a apprises enfant ont forgé l’adulte qu’elle est devenue : une femme pour le moins inflexible, qui ne vit que pour une chose, « combattre les monstres ».

Retour sur Émissaires des morts d’Adam-Troy Castro, traduction de Benoît Domis, aux éditions Albin Michel Imaginaire (parution vo de 2002 à 2016 –édition française en 2021), 720 pages, Prix Philip K. Dick.

Je ne suis pas un lecteur assidu de « nouveautés », notamment en raison d’une préférence pour le format poche. Émissaires des morts faisait partie des nombreux ouvrages que je classais dans la catégorie « à acheter en priorité dès que ça sort en poche » – comme beaucoup de publications AMI, mais c’est une autre histoire – car il correspond totalement au type de SF que j’aime, qu’il est auréolé d’un prix, et surtout a suscité des retours unanimement dithyrambiques sur la blogosphère et autres réseaux sociaux. C’est d’ailleurs sur un réseau social que l’éditeur avait organisé un tirage au sort, en lien avec la sortie du 2e tome, que j’ai eu la chance de gagner. Double coup de chance en réalité : le hasard m’a mis entre les mains un de mes coups de cœur de l’année 2021. C’est donc en retard que je vais ajouter ma voix au concert de louanges méritées : ce livre est habité de personnages complexes, qui évoluent dans un univers cohérent au croisement de plusieurs genres de la SF, servis par de solides intrigues de thriller.

Notez le « s » à « intrigues ». L’éditeur a en effet fait le choix d’introduire le roman éponyme par cinq nouvelles, ce qui explique les dates de parution, classées dans l’ordre chronologique, l’auteur faisant partie de l’espèce alien qui aime écrire dans le désordre. L’explication de cette décision éditoriale se trouve dans l’avant-propos : l’objectif est de permettre au lecteur d’appréhender l’évolution du personnage principal, Andrea Cort, et de mieux comprendre ses décisions lors du roman qui clôt ce qui est donc un recueil. Pari réussi. On s’attache à cette héroïne, brisée – le mot est faible – par la vie dès son plus jeune âge. Brillante, misanthrope², bourrée de TOCs, pugnace, elle fait partie du Corps diplomatique qui l’envoie enquêter aux quatre coins de l’univers, parfois pour trouver la vérité, et surtout éviter que les espèces aliens ne décident d’infliger à l’humanité le traitement qu’elle mérite, tant nos tendances à la violence intra-espèce est inquiétante. Au fur et à mesure des textes, elle croise la route d’une multitude de personnages, diplomates, victimes, bourreaux, alliés ou ennemis (je vous laisser jouer au jeu des associations) qui sont tous réussis, y compris les deuxièmes et troisièmes rôles. Adam-Troy Castro ne tombe jamais dans le piège du manichéisme. Même les personnages à priori monstrueux ont des motivations ou des blessures qui ne pardonnent pas tout mais qui permettent de comprendre leurs motivations. Les personnages aliens ne sont pas en reste. Je reproche parfois à certains auteurs de se contenter de plaquer des traits de caractères humains, en grossissant un peu le trait sur une qualité ou un défaut. Ici, certaines espèces ressemblent en effet fortement à l’humanité mais il est capable de pousser assez loin le gradient de la différence, tout en restant crédible, et surtout sans verser dans l’essentialisme. Andréa rencontre des membres de races aliens qui sont loin d’être interchangeables, y compris dans le cas des Intelligences Artificielles.

« Tous évitaient de regarder l’autre monstre, comme effrayés que sa folie se révèle contagieuse. Ils évitaient également de regarder Cort ; en revanche, elle n’aurait su dire si c’était parce qu’on les avait informés de sa propre monstruosité, ou seulement par peur d’être associés à ce fiasco.
Cette incertitude l’irritait ; elle préférait rester une énigme pour eux, une bureaucrate austère dans on ensemble noir, professionnelle jusqu’au bout des ongles, le plus souvent inflexible, ne manifestant que rarement son humanité, sinon par mégarde. Elle les voulait sur le qui-vive, inquiets. Dans ce but, elle adoptait une allure sévère. Elle ne portait que des vêtements sombres, élégants mais fonctionnels ; elle coupait ses cheveux au carré, à part l’unique mèche mi-longue qu’elle laissait pendre ; elle gardait un visage impassible et parlait d’une voix distante, sans chercher à plaire. Si cette mission se déroulait comme les précédentes, on la traiterait bientôt de garce dans son dos, ce qui lui convenait parfaitement, tant sur le plan professionnel que personnel.
Elle rongea l’extrémité de son pouce, au-delà de son seuil de tolérance à la douleur. »

Avec cette pléthore de civilisations et planètes extraterrestres, Émissaires des morts appartient au genre space opera. L’auteur, outre son talent pour faire preuve de cohérence et d’imagination, ne nous inflige pas des tartines de world building RipolinTM. Chaque description, habitants comme paysages, chaque ligne de dialogue, servent à développer le propos. Les sociétés décrites renvoient, parfois brutalement, à nos propres modes de vie, notre Histoire. Par son sujet lié au monde judiciaire et diplomatique, Adam-Troy Castro interroge les thèmes comme la conscience, les systèmes carcéraux, la nationalité, la conscience… Point de hard-science non plus, ou alors de manière subtile, pour questionner les conséquences de certaines inventions, toujours en lien avec le sujet des textes. Il lorgne en revanche assez largement vers la dystopie. En apparence, les avancées scientifiques et l’organisation sociale et politique semblent assurer le bonheur et la prospérité de l’humanité. Toutefois l’humanité a continué sa fuite en avant vers un néo-néo-libéralisme où les inégalités se sont dramatiquement renforcées, restaurant même une forme d’esclavage. En effet, Andrea Cort appartient littéralement au Corps diplomatique, à perpétuité dans son cas. D’autres personnages doivent servir le Corps pour une durée plus ou moins longue, et obtiennent une réduction de durée s’ils arrivent à satisfaire leur hiérarchie. Corruption, népotisme, bureaucratie sont les trois jambes de ce système. L’auteur arrive donc à en dire beaucoup, en peu de lignes, comme le prouvent les nouvelles, aussi réussies que le roman, tout en étant variées.

« – Vous avez toujours été obligés de construire des entrepôts géants pour accueillir les individus malades et violents que vous jugez nécessaire de séparer du reste de votre espèce pour le bien de tous. Votre société dispose de ressources limitées et doit également se préoccuper des besoins de ses membres respectueux des lois. À cause de leur nombre et de l’espace réduit que vous avez à leur consacrer, vous avez forgé votre propre conviction que, pour punir autant de créatures agressives, leur détention doit s’accompagner de privations de tous ordres. Cette philosophie n’est pas adaptée à notre situation. Nous n’avons eu à déplorer de meurtre ou même de crime grave à aucun moment de notre histoire. Une fois que vous nous aurez livré M. Farr, notre population carcérale l’élèvera exactement à un individu, et nous n’aurons pas à mobiliser des ressources pour d’autres détenus. Nous n’avons donc aucune raison de ne pas lui offrir les meilleures conditions de confort.
– Sauf qu’il ne le mérite pas, souligna Cort. »

Variété mais aussi unité. Adam-Troy Castro construits ses récits comme des thrillers. Andrea Cort est envoyée en mission, pour résoudre des missions quasi impossibles (ne chantez pas…). Ça tombe bien, elle est brillante tout en étant remplaçable. Elle doit, pêle-mêle, s’occuper de la punition d’un psychopathe multirécidiviste, s’interroger sur le statut d’une victime qui ne peut pas avoir conscience d’en être, résoudre un double meurtre… Tout en marchant sur des œufs diplomatiques et ne pas dégrader les relations entre l’humanité et d’autres civilisations ; les deux objectifs étant parfois bien incompatibles. Pour atteindre ces objectifs, Andrea doit composer avec sa misanthropie, son statut, sa réputation, autant de forces ou faiblesses. L’auteur ne tombe pas dans le piège du Deus Ex Machina ou du spécialiste brillant qui résout tout à grands renforts de technique. Non, ce qui intéresse Adam-Troy Castro, ce sont les tréfonds des psychés des individus ; confrontations et interrogatoires sont les outils privilégiés de l’enquêtrice Cort. Le roman Émissaires des morts est particulièrement virtuose, apothéose du livre ; c’est un récit qui distille avec efficacité toutes les pièces du puzzle, et celles-ci s’emboitent à la perfection. Ce recueil associe donc énigmes, des personnages fouillés, de la profondeur : les ingrédients d’un page turner absolu.


Vous aimerez si
vous avez du goût.

Les +

  • Andrea Cort : un personnage féminin non sexualisé, écrit de main de maître
  • Beaucoup d’idées très originales et bien développées, notamment (mais pas uniquement) du côté des civilisations ET.
  • Des enquêtes parfaitement ciselées.
  • Un vrai livre de SF, qui interroge notre présent.

Les –

  • Une couverture, certes jolie, mais qui ne saisit pas l’essence des textes.

10 thoughts on “Émissaires des morts d’Adam-Troy Castro

  1. C’est sympa cette chronique invité très bien écrite au passage !
    Je partage l’engouement pour le titre que j’ai adoré, tout comme sa suite !

  2. J’en entends que de bons retours et ta chronique en rajoute une couche ^^ il faut que ce soit mon prochain achat compulsif !!!

  3. Sur ton conseil, je me lance 🙂 ta description de l héroïne et celle d Anne-Laure me font penser à Paula Myo dans Pandore, par contre que signifie « world building RipolinTM » jamais entendu çà. Merci encore 😉

  4. Sur ton conseil je me lance :), ta description et celle d Anne-Laure de l héroïne me font penser à Paula Myo dans Pandore. Au fait que signifie « world building RipolinTM » jamais entendu parler à part la peinture Ripolin :))

    1. Justement, c’est la référence à la peinture : comprendre les auteurs qui font un bel univers très vaste mais sans rien dedans, ou pas grand chose. Une jolie déco en somme. Et je pense justement à Hamilton quand j’écris ça 😉

      1. Oh non ! Pas Hamilton ! J ai adoré Pandore l univers est si riche, ce n est pas vide du tout au contraire

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